« L'ENNUI DES LYCEENS : DU MANQUE DE MOTIVATION AU DECALAGE DES ATTENTES TOME 1 THESE DE DOCTORAT NOUVEAU REGIME Présentée et soutenue par STEPHANIE LELOUP ...» Extrait du document
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sciences de l'éducation
thèse
publié le
23/10/2006
évaluation : non évalué
niveau : expert
consulté 11 fois
« LEnnui naquit un jour de lUniversité », fait dire Balzac au personnage de Mistigris dans Un début dans la vie [cité par Nordon, 1998, p.13], et Jules Vallès [1999] dédiera son livre lEnfant, en 1875, « à tous ceux qui crevèrent dennui au collège. » A première vue, il semble que lennui et lécole soient inséparables. Dailleurs, ne qualifie-t-on pas de « scolaire » un exercice pour montrer quil est ennuyeux ? Selon G. Brisac [1992, p. 18], la salle de classe est la représentation même de lennui dans la vie sociale : instinctivement, les gens associeraient lennui à lécole, et limage qui leur viendrait le plus spontanément à lesprit serait celle où un élève, assis dans le fond de la classe, a lil rivé sur la pendule. « Lespace de la classe est lespace suprême de lattente collective et propédeutique. On attend le prof, on attend quil ait fini, on attend le résultat de linterrogation, on attend un regard, on attend que la vie commence. Lautre, celle du dehors
» En 1981, M. Coutty [1981] remarque lui aussi que ce qui domine dans les lycées, cest lennui. Une vingtaine dannées plus tard, force est de constater que les choses ne semblent guère avoir changées.
Lintérêt de ce bref détour historique nétait pas de céder à la nostalgie, ou dajouter une voix au concert des lamentations, mais au contraire de relativiser notre vision des choses, et de nous faire toucher du doigt lancienneté de la question de lennui en éducation. Ceci dit, révéler ainsi lancienneté du phénomène nest pas une raison pour ne pas sintéresser à lennui actuel. En effet, que les élèves sennuient, certes, ce nest pas une attitude si nouvelle que cela, mais ce comportement aurait pris une ampleur et des formes inédites, plus inquiétantes. Le changement tiendrait par exemple dans la capacité de certains élèves daujourdhui de claironner, haut et fort, « quils sen foutent », alors quauparavant, ils se seraient tus. Lennui ne serait plus un non-dit, les élèves auraient plutôt tendance à lafficher.
Lennui à lécole nest donc pas brutalement apparu dans les années 2000, mais il semble poser particulièrement problème de nos jours, et cest cette situation que nous voulons analyser. En effet, alors même que lennui donne limpression dêtre inhérent à l'institution scolaire, presque rien na été dit sur la question. On a certes beaucoup parlé de la motivation des élèves, de leur démotivation, mais curieusement très peu de recherches ont porté sur lennui lui-même. Il nexiste dailleurs pas de définition de « lennui scolaire » qui serait reconnue par lensemble de la communauté scientifique.
Cette recherche sur lennui scolaire a vu le jour alors même que cette question avait à la fois la faveur de lopinion publique, la faveur des décideurs, et quelle se situait à la pointe de lactualité de la recherche scientifique.
On peut tout dabord parler dun « effet de mode » concernant cette notion. Limportance sociale de lennui scolaire se mesure, entre autres, au nombre de publications consacrées à ce thème. Or, les titres de différents livres ou articles récents sont éloquents : « Que pensent les élèves de lécole ? Ces longues journées enuilleuses », [Fohr, 2001], « Pour vaincre lennui à lécole !, Petit traité des remèdes à lintention des usagers de lécole » [Moyne, 1996], « Ces enfants qui sennuient le lundi, Des remèdes à léchec scolaire » [Paulhac, 2002], « Pourquoi vos enfants sennuient en classe, Une place pour chacun dans un collège pour tous » [Pierrelée, Baumier, 1999] Cet engouement pour lennui sinscrit aussi dans une perspective particulière : de plus en plus, on estime que ne pas ennuyer les élèves est une affaire de « dignité humaine » [Dubet, 1991, p. 302], car socialement, gâcher ainsi le temps des autres est considéré comme une faute. Cette vogue de lennui à lécole sinscrit dans un contexte où, en général, on redécouvre limportance de la notion. Des recherches sur ce sujet sont menées dans des domaines aussi différents que la sociologie, avec par exemple lenquête de V. Nahoum-Grappe en 1995 sur « lennui ordinaire », la littérature, où un numéro spécial du Magazine littéraire en 2001 est consacré à lennui, la philosophie, comme le montre le numéro spécial de la revue Autrement [1998] dédiée à cette notion.
Le poids de lennui scolaire peut également se mesurer à laide de quelques chiffres. Selon une enquête sur les établissements denseignement privé publiée dans lArdennais du 22/05/02, un élève sur cinq sennuie à lécole primaire ; la proportion sélève à 25% quand les enfants atteignent lâge de 14 ans. Les deux tiers des jeunes de 11 à 15 ans sennuient à lécole, selon la dernière enquête du comité français déducation pour la santé, menée en 1998 auprès de 4 000 élèves des académies de Nancy et Toulouse. A 11 ans, les élèves qui déclarent ne sennuyer que rarement ou jamais à lécole sont à peine majoritaires (51,2%) ; à 15 ans, ils ne sont plus que 17,4%. Ainsi, 48,5% des jeunes de 11 ans disent aimer beaucoup lécole, contre 15,8% des jeunes de 15 ans. [Le Monde du 15/07/00, p.7]
Par ailleurs, à la fin des années 1990, des professionnels autoproclamés de la motivation [Prot, 1997], [Dalle, 1995], ont fait leur apparition afin daider les acteurs à se mobiliser ou à motiver les autres. Cette tentative nest-elle pas un moyen pragmatique de résoudre ce qui apparaît de plus en plus comme un problème ?
Cette notion dennui scolaire a également la faveur des responsables au plus haut niveau dans l'Éducation Nationale : ainsi, dans les questionnaires de la consultation nationale des lycées de 1998, certaines questions évoquaient lennui des élèves, ce qui supposait que celui-ci était considéré demblée comme acquis et collectif. Pour linstitution, lennui est devenu le « risque numéro un » [Baumard, 2001]. A léchelon régional, lennui demeure également une préoccupation des dirigeants. Par exemple, LArdennais du 11/10/02 titre « LUniversité de Reims déclare la guerre à lennui » et explique que le président de lUniversité entend bien promouvoir une faculté « où lennui nest pas une matière obligatoire. » (p.10)
Quand nous parlons de lennui scolaire, nous désignons lennui quun élève peut éprouver à lécole. En réalité, le thème de lennui est aussi central chez les enseignants que chez les enseignés. Lennui est ainsi une facette du « malaise enseignant » selon lexpression chère aux médias, et lon retrouve régulièrement ce thème dans les ouvrages de certains professeurs qui expriment leur mal-être [Maschino, 1983], ou sous la plume de certains chercheurs [Perrenoud, 1984]. Cependant, même si les professeurs ne sennuyaient pas eux-mêmes, ils seraient tout de même très sensibles à lennui de leurs élèves. En effet, daprès lenquête de la direction de lÉvaluation et de la prospective [in Antigny, 1994], lun des premiers objectifs des professeurs débutants, parmi ceux qui sont le plus difficile à satisfaire, est dintéresser et de motiver leurs élèves. Ce constat sur le terrain rejoint les remarques de Lessard et Tardif, [1999, p. 72] : « les élèves sont des « clients conscrits » : ils sont forcés daller à lécole ; le travail des enseignants consiste notamment à faire en sorte que lobligation scolaire soit intériorisée par les élèves, ou du moins, supportée par eux. » Ces chercheurs mettent en évidence les demandes contradictoires qui sont adressées aux professeurs. A la fois, ils doivent contrôler les élèves, et à la fois ils sont obligés de les motiver intrinsèquement. Cest dautant plus une nécessité de motiver intrinsèquement les élèves, et donc éviter quils sennuient, quand on a pour objectif de les faire travailler et que les motivations extrinsèques, comme les notes et les diplômes, savèrent inefficaces. Dans certains cas, éviter que les élèves sennuient nest pas un luxe, mais juste un moyen pour permettre que le cours se déroule normalement.
En matière de recherche scientifique, dans le monde de léducation, longtemps la question de lennui na guère été abordée. Par contre, son inverse, la motivation, a constitué un thème de prédilection dans les discours sur lécole. La motivation étant au cur de lapprentissage, elle sest située tout naturellement au carrefour de tous les problèmes pédagogiques. On a donc toujours essayé de la faire naître chez lélève que ce soit grâce à la pédagogie différenciée, à la gestion mentale, linterdisciplinarité etc. On sest certes penché sur le problème des élèves démotivés. Mais la démotivation et lennui, est ce vraiment la même chose ? Lennui a toujours été envisagé comme linverse de la motivation. Or, on peut noter le décalage marquant entre le paradigme psychologique et la réalité vécue en classe. En effet, il semble indéniable, que, sur le terrain, lennui des élèves soit plus fréquent que leur motivation.
Certaines recherches récentes, en particulier celles qui sont centrées sur lexpérience scolaire (Dubet, Perrenoud, J-Y Rochex), montrent que lennui, loin dêtre un phénomène inhabituel à lécole, serait plutôt la norme. Ainsi, Charlot, Bautier, Rochex, soulignent que « certains élèves, rappelons-le "aiment l'école", "adorent l'école". Mais la majorité des jeunes, lorsqu'ils parlent de l'école, nous disent la peur et lennui beaucoup plus que l'amour. » [1992, p. 53]. Dubet et Martuccelli [1996] font du désintérêt scolaire la 3ème figure de laliénation scolaire, celle qui caractérise les jeunes qui ne parviennent pas à se motiver, car rien de scolaire ne les intéresse vraiment. Le sociologue P. Perrenoud propose dappréhender le mode même de l'apprentissage scolaire en sappuyant sur le concept de « métier d'élève ». On est loin de limage de lélève qui apprend et réussit parce quil est motivé intrinsèquement par le savoir : il suffit, entre autres, que lapprenant donne lapparence dêtre motivé pour réussir. Pour tous ces chercheurs, cest la « motivation » qui apparaît comme exceptionnelle, et non lennui, y compris pour les bons élèves. Ne faudrait-il pas alors considérer la motivation, non comme une source, ce que fait la psychologie, mais au contraire comme un résultat et, partant de là, ne plus considérer simplement lennui comme un « manque de motivation » mais sintéresser aussi à la façon dont il se construit ?
En effet, on a constaté depuis longtemps que les élèves sennuyaient. On a pu dire alors quils nétaient pas motivés. Parler ainsi de lennui en tant que « manque de motivation » na rien doriginal : le « manque de motivation » est une formule habituelle pour « expliquer » un grand nombre de difficultés dans le fonctionnement de la personnalité. Mais une fois que lon a décrété que les élèves manquaient de motivation, a-t-on vraiment mieux compris le problème soulevé par lennui ? En revanche, si on accepte de séloigner du paradigme psychologique pour adopter un cadre plus sociologique, on peut commencer par analyser lennui à lécole comme un comportement stratégique. Quy a-t-il à gagner à sennuyer ? Lennui nest plus seulement une carence mais également un concept que lon peut utiliser pour revendiquer, pour prescrire, pour légitimer son action ou ses résultats. On peut également se demander dans quelle mesure lennui fait partie de lexpérience scolaire quotidienne des élèves, quelles formes il peut adopter, quelles causes lengendreraient Est-il toujours ce processus destructeur entre lélève et son travail ?
Notre recherche sest attachée à définir ce que pouvait être lennui scolaire. Mais lennui scolaire pouvait aussi bien se rencontrer à lécole primaire, quau collège, au lycée, voire dans lenseignement supérieur Nous nous sommes plus particulièrement intéressés à lennui des lycéens, tout simplement parce quun certain nombre détudes ([Harter, in Lieury et Fenouillet, 1996], [Dubet, Duru-Bellat, 2000]) montrent que lennui augmenterait avec lâge. Le lycée était donc le lieu où nous étions le plus susceptibles de rencontrer des jeunes qui sennuyaient. Nous aurions certes pu étudier lennui dans les classes de techniciens supérieurs, mais la professionnalisation de ces filières est marquée : nous avions moins de chance dy observer un ennui scolaire « ordinaire ».
Alberto Moravia [cité par G. de Van, 2001, p. 58] a pu écrire : « Il ny a quune chose qui soit plus mystérieuse que la satisfaction, cest linsatisfaction ». Nous pensons quil en va de même pour la motivation et lennui. Lennui à lécole est un mystère passionnant et profond que jusquà présent, on na fait queffleurer. Rien nest ennuyeux en soi. Tout peut le devenir. La preuve : montrons que lennui à lécole est un sujet intéressant.
Nous allons exposer cette recherche en trois parties. La première est consacrée à la notion dennui scolaire. « Lennui scolaire » nest pas en effet un concept que le chercheur peut utiliser sans interroger plus avant la notion. Après avoir défini ce quétait lennui dans des champs de recherche voisins (la psychologie, la littérature), nous centrerons notre propos sur linterrogation suivante : « quest ce que lennui scolaire dans une perspective sociologique ? » Nous insisterons particulièrement sur les enjeux de cette notion. Après avoir posé un certain nombre déléments théoriques sur la question, nous serons alors en mesure danalyser dun point de vue empirique lennui scolaire, et plus précisément lennui des lycéens. La deuxième partie relate la méthodologie que nous avons suivie pour réaliser nos travaux sur le terrain, compte tenu des considérations théoriques que nous avions retenues dans la première partie. La troisième partie présente les résultats que nous avons obtenus. Enfin, si lapproche empirique apparaît ici comme consécutive au travail de construction théorique, cest plus par commodité de présentation du propos, dans la mesure où, en réalité, ce sont en partie les données analysées qui nous ont amenés à repenser la problématique.
Lintérêt de ce bref détour historique nétait pas de céder à la nostalgie, ou dajouter une voix au concert des lamentations, mais au contraire de relativiser notre vision des choses, et de nous faire toucher du doigt lancienneté de la question de lennui en éducation. Ceci dit, révéler ainsi lancienneté du phénomène nest pas une raison pour ne pas sintéresser à lennui actuel. En effet, que les élèves sennuient, certes, ce nest pas une attitude si nouvelle que cela, mais ce comportement aurait pris une ampleur et des formes inédites, plus inquiétantes. Le changement tiendrait par exemple dans la capacité de certains élèves daujourdhui de claironner, haut et fort, « quils sen foutent », alors quauparavant, ils se seraient tus. Lennui ne serait plus un non-dit, les élèves auraient plutôt tendance à lafficher.
Lennui à lécole nest donc pas brutalement apparu dans les années 2000, mais il semble poser particulièrement problème de nos jours, et cest cette situation que nous voulons analyser. En effet, alors même que lennui donne limpression dêtre inhérent à l'institution scolaire, presque rien na été dit sur la question. On a certes beaucoup parlé de la motivation des élèves, de leur démotivation, mais curieusement très peu de recherches ont porté sur lennui lui-même. Il nexiste dailleurs pas de définition de « lennui scolaire » qui serait reconnue par lensemble de la communauté scientifique.
Cette recherche sur lennui scolaire a vu le jour alors même que cette question avait à la fois la faveur de lopinion publique, la faveur des décideurs, et quelle se situait à la pointe de lactualité de la recherche scientifique.
On peut tout dabord parler dun « effet de mode » concernant cette notion. Limportance sociale de lennui scolaire se mesure, entre autres, au nombre de publications consacrées à ce thème. Or, les titres de différents livres ou articles récents sont éloquents : « Que pensent les élèves de lécole ? Ces longues journées enuilleuses », [Fohr, 2001], « Pour vaincre lennui à lécole !, Petit traité des remèdes à lintention des usagers de lécole » [Moyne, 1996], « Ces enfants qui sennuient le lundi, Des remèdes à léchec scolaire » [Paulhac, 2002], « Pourquoi vos enfants sennuient en classe, Une place pour chacun dans un collège pour tous » [Pierrelée, Baumier, 1999] Cet engouement pour lennui sinscrit aussi dans une perspective particulière : de plus en plus, on estime que ne pas ennuyer les élèves est une affaire de « dignité humaine » [Dubet, 1991, p. 302], car socialement, gâcher ainsi le temps des autres est considéré comme une faute. Cette vogue de lennui à lécole sinscrit dans un contexte où, en général, on redécouvre limportance de la notion. Des recherches sur ce sujet sont menées dans des domaines aussi différents que la sociologie, avec par exemple lenquête de V. Nahoum-Grappe en 1995 sur « lennui ordinaire », la littérature, où un numéro spécial du Magazine littéraire en 2001 est consacré à lennui, la philosophie, comme le montre le numéro spécial de la revue Autrement [1998] dédiée à cette notion.
Le poids de lennui scolaire peut également se mesurer à laide de quelques chiffres. Selon une enquête sur les établissements denseignement privé publiée dans lArdennais du 22/05/02, un élève sur cinq sennuie à lécole primaire ; la proportion sélève à 25% quand les enfants atteignent lâge de 14 ans. Les deux tiers des jeunes de 11 à 15 ans sennuient à lécole, selon la dernière enquête du comité français déducation pour la santé, menée en 1998 auprès de 4 000 élèves des académies de Nancy et Toulouse. A 11 ans, les élèves qui déclarent ne sennuyer que rarement ou jamais à lécole sont à peine majoritaires (51,2%) ; à 15 ans, ils ne sont plus que 17,4%. Ainsi, 48,5% des jeunes de 11 ans disent aimer beaucoup lécole, contre 15,8% des jeunes de 15 ans. [Le Monde du 15/07/00, p.7]
Par ailleurs, à la fin des années 1990, des professionnels autoproclamés de la motivation [Prot, 1997], [Dalle, 1995], ont fait leur apparition afin daider les acteurs à se mobiliser ou à motiver les autres. Cette tentative nest-elle pas un moyen pragmatique de résoudre ce qui apparaît de plus en plus comme un problème ?
Cette notion dennui scolaire a également la faveur des responsables au plus haut niveau dans l'Éducation Nationale : ainsi, dans les questionnaires de la consultation nationale des lycées de 1998, certaines questions évoquaient lennui des élèves, ce qui supposait que celui-ci était considéré demblée comme acquis et collectif. Pour linstitution, lennui est devenu le « risque numéro un » [Baumard, 2001]. A léchelon régional, lennui demeure également une préoccupation des dirigeants. Par exemple, LArdennais du 11/10/02 titre « LUniversité de Reims déclare la guerre à lennui » et explique que le président de lUniversité entend bien promouvoir une faculté « où lennui nest pas une matière obligatoire. » (p.10)
Quand nous parlons de lennui scolaire, nous désignons lennui quun élève peut éprouver à lécole. En réalité, le thème de lennui est aussi central chez les enseignants que chez les enseignés. Lennui est ainsi une facette du « malaise enseignant » selon lexpression chère aux médias, et lon retrouve régulièrement ce thème dans les ouvrages de certains professeurs qui expriment leur mal-être [Maschino, 1983], ou sous la plume de certains chercheurs [Perrenoud, 1984]. Cependant, même si les professeurs ne sennuyaient pas eux-mêmes, ils seraient tout de même très sensibles à lennui de leurs élèves. En effet, daprès lenquête de la direction de lÉvaluation et de la prospective [in Antigny, 1994], lun des premiers objectifs des professeurs débutants, parmi ceux qui sont le plus difficile à satisfaire, est dintéresser et de motiver leurs élèves. Ce constat sur le terrain rejoint les remarques de Lessard et Tardif, [1999, p. 72] : « les élèves sont des « clients conscrits » : ils sont forcés daller à lécole ; le travail des enseignants consiste notamment à faire en sorte que lobligation scolaire soit intériorisée par les élèves, ou du moins, supportée par eux. » Ces chercheurs mettent en évidence les demandes contradictoires qui sont adressées aux professeurs. A la fois, ils doivent contrôler les élèves, et à la fois ils sont obligés de les motiver intrinsèquement. Cest dautant plus une nécessité de motiver intrinsèquement les élèves, et donc éviter quils sennuient, quand on a pour objectif de les faire travailler et que les motivations extrinsèques, comme les notes et les diplômes, savèrent inefficaces. Dans certains cas, éviter que les élèves sennuient nest pas un luxe, mais juste un moyen pour permettre que le cours se déroule normalement.
En matière de recherche scientifique, dans le monde de léducation, longtemps la question de lennui na guère été abordée. Par contre, son inverse, la motivation, a constitué un thème de prédilection dans les discours sur lécole. La motivation étant au cur de lapprentissage, elle sest située tout naturellement au carrefour de tous les problèmes pédagogiques. On a donc toujours essayé de la faire naître chez lélève que ce soit grâce à la pédagogie différenciée, à la gestion mentale, linterdisciplinarité etc. On sest certes penché sur le problème des élèves démotivés. Mais la démotivation et lennui, est ce vraiment la même chose ? Lennui a toujours été envisagé comme linverse de la motivation. Or, on peut noter le décalage marquant entre le paradigme psychologique et la réalité vécue en classe. En effet, il semble indéniable, que, sur le terrain, lennui des élèves soit plus fréquent que leur motivation.
Certaines recherches récentes, en particulier celles qui sont centrées sur lexpérience scolaire (Dubet, Perrenoud, J-Y Rochex), montrent que lennui, loin dêtre un phénomène inhabituel à lécole, serait plutôt la norme. Ainsi, Charlot, Bautier, Rochex, soulignent que « certains élèves, rappelons-le "aiment l'école", "adorent l'école". Mais la majorité des jeunes, lorsqu'ils parlent de l'école, nous disent la peur et lennui beaucoup plus que l'amour. » [1992, p. 53]. Dubet et Martuccelli [1996] font du désintérêt scolaire la 3ème figure de laliénation scolaire, celle qui caractérise les jeunes qui ne parviennent pas à se motiver, car rien de scolaire ne les intéresse vraiment. Le sociologue P. Perrenoud propose dappréhender le mode même de l'apprentissage scolaire en sappuyant sur le concept de « métier d'élève ». On est loin de limage de lélève qui apprend et réussit parce quil est motivé intrinsèquement par le savoir : il suffit, entre autres, que lapprenant donne lapparence dêtre motivé pour réussir. Pour tous ces chercheurs, cest la « motivation » qui apparaît comme exceptionnelle, et non lennui, y compris pour les bons élèves. Ne faudrait-il pas alors considérer la motivation, non comme une source, ce que fait la psychologie, mais au contraire comme un résultat et, partant de là, ne plus considérer simplement lennui comme un « manque de motivation » mais sintéresser aussi à la façon dont il se construit ?
En effet, on a constaté depuis longtemps que les élèves sennuyaient. On a pu dire alors quils nétaient pas motivés. Parler ainsi de lennui en tant que « manque de motivation » na rien doriginal : le « manque de motivation » est une formule habituelle pour « expliquer » un grand nombre de difficultés dans le fonctionnement de la personnalité. Mais une fois que lon a décrété que les élèves manquaient de motivation, a-t-on vraiment mieux compris le problème soulevé par lennui ? En revanche, si on accepte de séloigner du paradigme psychologique pour adopter un cadre plus sociologique, on peut commencer par analyser lennui à lécole comme un comportement stratégique. Quy a-t-il à gagner à sennuyer ? Lennui nest plus seulement une carence mais également un concept que lon peut utiliser pour revendiquer, pour prescrire, pour légitimer son action ou ses résultats. On peut également se demander dans quelle mesure lennui fait partie de lexpérience scolaire quotidienne des élèves, quelles formes il peut adopter, quelles causes lengendreraient Est-il toujours ce processus destructeur entre lélève et son travail ?
Notre recherche sest attachée à définir ce que pouvait être lennui scolaire. Mais lennui scolaire pouvait aussi bien se rencontrer à lécole primaire, quau collège, au lycée, voire dans lenseignement supérieur Nous nous sommes plus particulièrement intéressés à lennui des lycéens, tout simplement parce quun certain nombre détudes ([Harter, in Lieury et Fenouillet, 1996], [Dubet, Duru-Bellat, 2000]) montrent que lennui augmenterait avec lâge. Le lycée était donc le lieu où nous étions le plus susceptibles de rencontrer des jeunes qui sennuyaient. Nous aurions certes pu étudier lennui dans les classes de techniciens supérieurs, mais la professionnalisation de ces filières est marquée : nous avions moins de chance dy observer un ennui scolaire « ordinaire ».
Alberto Moravia [cité par G. de Van, 2001, p. 58] a pu écrire : « Il ny a quune chose qui soit plus mystérieuse que la satisfaction, cest linsatisfaction ». Nous pensons quil en va de même pour la motivation et lennui. Lennui à lécole est un mystère passionnant et profond que jusquà présent, on na fait queffleurer. Rien nest ennuyeux en soi. Tout peut le devenir. La preuve : montrons que lennui à lécole est un sujet intéressant.
Nous allons exposer cette recherche en trois parties. La première est consacrée à la notion dennui scolaire. « Lennui scolaire » nest pas en effet un concept que le chercheur peut utiliser sans interroger plus avant la notion. Après avoir défini ce quétait lennui dans des champs de recherche voisins (la psychologie, la littérature), nous centrerons notre propos sur linterrogation suivante : « quest ce que lennui scolaire dans une perspective sociologique ? » Nous insisterons particulièrement sur les enjeux de cette notion. Après avoir posé un certain nombre déléments théoriques sur la question, nous serons alors en mesure danalyser dun point de vue empirique lennui scolaire, et plus précisément lennui des lycéens. La deuxième partie relate la méthodologie que nous avons suivie pour réaliser nos travaux sur le terrain, compte tenu des considérations théoriques que nous avions retenues dans la première partie. La troisième partie présente les résultats que nous avons obtenus. Enfin, si lapproche empirique apparaît ici comme consécutive au travail de construction théorique, cest plus par commodité de présentation du propos, dans la mesure où, en réalité, ce sont en partie les données analysées qui nous ont amenés à repenser la problématique.
Sommaire
- Analyse théorique de l'ennui scolaire
- L'ennui
- L'ennui scolaire
- La question de l'ennui scolaire : un triple enjeu
- Méthodologie suivie lors des enquêtes
- L'analyse des questionnaires de la consultation de 1998
- Les entretiens auprès des élèves
- Les entretiens auprès des enseignants
- Analyse empirique de l'ennui scolaire
- La nature de l'ennui scolaire
- Les causes et les remèdes de l'ennui scolaire
- Les enjeux de l'ennui scolaire
« au contraire être source de motivation et de Mc donald's comble le manque de stabilité de explication plus pragmatique évoqueraient l'ennui des équipiers ...» Extrait du document
€9.95
sociologie
mémoire
publié le
09/02/2006
évaluation : non évalué
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La plupart des salariés de Mc Donald's entrent dans cette entreprise dans la seule idée d'un travail temporaire avec un but immédiat comme le finacement des études, l'achat d'une voiture, le permis de conduire. Or, par le double effet d'un management efficace et de véritables bonnes raisons pour ces jeunes, nous constatons une adhésion à l'entreprise, voire même un véritable engagement. Cette étude retrace en quelque sorte la carrière des équipiers de Mc Donald's de leur embauche à la sortie, que ce soit grâce à une promotion interne ou une démission douloureuse.
Sommaire
- Les bonnes raisons de travailler à Mc Donald?s
- Pourquoi travailler à Mc Donald?s
- Pourquoi rester à Mc Donald?s
- Des équipiers loin d'être incrédules
- Des méthodes de management efficaces
- La promotion d'un esprit de corps
- Identification dans le travail
- Les limites du management
- Typologie de carrière
- La promotion interne
- La passerelle
- La déconnection douloureuse
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