Fragmentation et totalité chez Pierre Emmanuel
Date de publication :
26/09/2007
Nombre de pages :
219 pages
Sommaire :
Sommaire
- Conscience de la fragmentation
- Une poésie du morcellement
- Fragmentation d'orphée
- La rupture et la graine : une écriture fragmentaire ?
- Discontinuité de la vie, désir d'unité par la poésie
- Le désir de totalité
- La création d'un monde :vers le « grand oeuvre »
- L'être individuel conçu comme figure de tout :le poète et son Dieu
- Architecture et liturgie
- La reprise et la relation,l'ouvert
- Une poésie narrative et cyclique
- La parole en éléments :reprendre les fragments
- Le lieu et la formule
Résumé :
Récemment rééditée (deux volumes chez L'Âge d'Homme en 2001 et 2003),
l'oeuvre poétique de pierre emmanuel (1916-1984) compte près de trois mille pages (vingtquatre recueils, jusqu'alors tous épuisés) ; à quoi l'on peut ajouter une dizaine d'ouvrages en prose, essais, autobiographies, et de nombreuses préfaces, introductions, à ses propres livres ou non. De 1940 à 1984 se construit donc une oeuvre qui signale un désir d'abondance et de
plénitude de la parole se confrontant au monde : François Livi parle ainsi d'« un grand poète épique aux architectures imposantes et aux rythmes torrentiels ». L'ambition de sa poésie, de sa pensée, s'articule chez pierre emmanuel à un ethos de poète-prophète, à une réflexion sur la condition humaine et à la construction d'une ontologie, selon une évolution sensible ne
serait-ce que par les titres, d'Élégies au Grand oeuvre. Cosmogonie.
Cette poésie appelle une réflexion qui lui réponde, qui se mette en demeure de répondre aux énigmes qu'elle pose. Une poésie construite, recherchée, qui ne cache pas son côté rhétorique sans se limiter à une pure joute verbale ; mais aussi une poésie violente, brutale, qui se veut mimétique des combats qui se livrent dans l'esprit du poète. La force du verbe de pierre emmanuel vient de cet équilibre. Car pour ce poète d'inspiration, entre
autres, chrétienne, la parole humaine dit, dans sa faiblesse, sa beauté et ses limites, l'être, et se profère en tension vers ce qui la fonde : l'absolu, le tout, Dieu. La vocation ontologique de la poésie de pierre emmanuel est à mettre en relation avec la constante entreprise mythographique que le poète a menée au cours de sa vie, donnant de nombreuses autoexégèses à son oeuvre, commentant ses poèmes, construisant ainsi son mythe personnel. À telle fin qu'il put se constituer un être propre, dont sa poésie est le reflet verbal et organique. En témoigne son nom, pseudonyme qu'il s'inventa, ou qui s'imposa à lui, en signature du premier poème écrit, matriciel et fondamental, « Christ au tombeau ». En 1938, Noël Mathieu devint à 22 ans pierre emmanuel, nom double qu'il voulait à la fin de sa vie articuler d'un trait d'union, pour signifier le lien enfin trouvé et compris et vécu entre la matière et l'esprit.
Aussi peut-il paraître incongru, ou à tout le moins problématique, d'analyser cette oeuvre en termes de fragmentation tout autant que de désir de totalité. En outre, alors que la fragmentation semble être la topique fondamentale de la modernité poétique, on est tenté de parler à propos de pierre emmanuel d'une poésie et d'une pensée de l'intemporel, voire, apparemment, de l'inactuel : il s'inscrit dans le cadre d'une anthropologie chrétienne, alors que le cliché essentiel de la modernité est « la mort de Dieu » ; d'autre part l'utilisation de figures mythologiques, comme Orphée et Eurydice, Hermès, Isis et Osiris, etc.2, et de la Bible, avec les figures de Jacob, Moïse, Élie,... peut sembler contredire le cliché de l'originalité du poète-voleur de feu. On aurait dès lors une poésie qui entérine les représentations culturelles sous-jacentes, les valeurs traditionnelles. De même, en ce qui concerne l'emploi du vers, le lecteur est confronté à une apparence de peu d'invention : alors que la mode est à la déstructuration méthodique, et au fragment comme forme littéraire, pierre emmanuel écrit, à première vue, des poèmes longs en alexandrins (ou autre mètre régulier) rimés. Cette impression initiale ne tient cependant pas à la lecture, car les mètres sont variés, la rime est loin d'être systématique, et l'alexandrin disloqué, dans la tradition de Hugo, Rimbaud, Apollinaire - travail que l'on retrouve chez un Philippe Jaccottet.
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